La deuxième vie du Redoutable
(par René Moirand - Cols Bleus n°2395 10/05/97)
Né de l'opportunité de pouvoir ouvrir au grand public un sous-marin stratégique tout en sauvegardant une gare transatlantique considérée comme l'un des fleurons de l'architecture des années trente, le projet de créer autour du Redoutable, un musée consacré à l'aventure industrielle de la propulsion nucléaire navale, à l'exploration sous la mer et à la Force océanique stratégique a été finalement adopté par la Communauté urbaine de Cherbourg, après cinq années de controverses.
Véritable
serpent de mer, la Cité de la mer ou musée du Redoutable remonte à la fin
des années 1980. Lancé en 1967 par l'arsenal de Cherbourg, le premier sous-marin
atomique français allait être désarmé et démantelé mais certains ont pensé
que la somme importante que la Marine nationale allait consacrer à cette délicate
opération pourraient être utilisés autrement. Pourquoi ne pas, par exemple,
imiter l'US Navy, qui avait transformé son Nautilus en musée, à Groton, à
l'entrée de l'arsenal du Connecticut ? Des associations se mirent aussitôt
en place à Brest et à Cherbourg, l'avantage allant à cette ville dont l'arsenal
avait été choisi pour décontaminer, découper et stocker le compartiment réacteur
du sous-marin, 25 ans après l'avoir construit.
Alors ministre du Tourisme, Olivier Stirn, président de la Communaute urbaine
fit étudier un projet que les élus locaux trouvèrent dans l'ensemble irréalisable.
Cependant, un petit groupe très actif, créé par des anciens de la Marine et
de l'Arsenal, s'efforça de faire renaître le projet Stirn sur des bases moins
ambitieuses. Des années de travail et un lobbying qui ont fini par payer.
En 1995, les conseils municipaux de l'agglomération cherbourgeoise ont accepté
de transférer à la Communauté urbaine "la compétence de créer et de gérer
un musée naval dans une gare transatlantique". Un appel d'offres international
fut alors lancé, auquel ont répondu 55 cabinets d'architectes européens.
Une
première tranche de 130 millions de francs
Les atouts du projet sont une utilisation à la fois ludique et
culturelle de l'ancien môle transatlantique - une sorte de friche industrielle
au coeur de la ville, face aux gigantesques nefs de construction et d'assemblage
des SNLE de nouvelle génération - ainsi que la possibilité de moduler dans
le temps, les phases d'une ambitieuse cité du monde sous-marin. La première
tranche qui consiste à transférer et à installer Le Redoutable dans
une cale sèche qui devra être creusée dans le prolongement de l'ancienne gare
maritime et à réhabiliter partiellement le hall des trains de cette dernière
- aussi vaste que la grande halle de La Villette - devrait permettre d'accueillir
les premiers visiteurs à l'aube de l'an 2000. Largement subventionnée par
l'État et l'Union européenne au titre des fonds Feder, la première tranche
de la Cité de la mer de Cherbourg coûtera 106 millions de francs, auxquels
viendront s'ajouter les 25 millions de travaux que le ministère de la Défense
dépensera pour la préparation de la mise en configuration muséographique,
le transfert et la mise en place du sous-marin qui restera propriété de la
Marine. C'est un architecte parisien qui a été choisi, Jean-François Mibu,
la muséographie de l'ensemble du programme étant confiée à Jacques Lichnerowicz,
déjà lauréat à La Villette et au musée d'Orsay.
Un
véritable complexe autour du sous-marin
Dans ce projet dont le maître d'ouvrage est la Communauté urbaine
de Cherbourg, il s'agit pour la Marine de s'assurer du respect de son image
et de promouvoir la perception la plus exacte possible du sous-marin. Le
Redoutable sera prêté à la Cité de la mer comme s'il était en état de
marche, excepté pour son compartiment réacteur qui a été débarqué en 1991.
De nouvelles ouvertures seront ménagées dans la coque épaisse du sous-marin,
pour permettre au public de le visiter dans de bonnes conditions. Les visiteurs
découvriront d'abord sa partie arrière, consacrée à la propulsion, l'espace
vide de près de huit mètres qui remplacera le réacteur et ses annexes
permettra l'accès de personnes handicapées, qui ne pourront pas faire toute
la visite mais bénéficieront du coup d'oeil sur les parties adjacentes dont
la tranche missiles, accessible par un petit escalier. Le public pourra ensuite
monter dans le PCNO, l'un des temps forts de la visite, puis parcourera le
quartier des équipages, logements, cafétéria, carré des officiers, infirmerie...
avant de terminer par la salle des torpilles. Comme pour le Nautilus
aux États-Unis ou L'Argonaute à La Villette à Paris, des explications
seront prodiguées par un système d'écouteurs personnalisés. En plus du Redoutable,
"objet le plus spectaculaire du complexe", de nombreux équipements
vont être fournis par la Marine nationale et les arsenaux de Cherbourg, Brest,
Lorient, Indret, Ruelle, Toulon et Saint-Tropez afin de meubler et d'animer
le musée adjacent. Les concours de nombreux autres organismes publics ou privés
tels que l'Ifremer ou la Comex semblent désormais acquis. Plusieurs grands
groupes dont Vardon Attractions, qui gère 18 SeaLife Parks à l'étranger, sont
sur les rangs pour un aquarium qui pourrait être implanté dans le nouvel aménagement
urbain prévu pour l'ensemble de l'ancienne gare transatlantique. Les projections
de fréquentation oscillent entre 150 000 et 250 000 entrées pour l'année d'ouverture,
a comparer aux 300 000 visiteurs enregistrés en 1996 par Océanopolis à Brest,
et aux 331 000 du Mémorial de la Paix à Caen.