L'armement et les essais du Redoutable (Cols Bleus n°2139 28/09/91 - AL (2S) Bernard Louzeau, 1er commandant du Redoutable - Emergence n°38 mai 1997) L'armement et les essais du Redoutable durèrent fort longtemps et ceci n'avait pas échappé à la perspicacité du commissaire San Antonio. Dans un de ses ouvrages paru en 1969, il n'hésitait pas à comparer la durée d'une situation désagréable dans laquelle il se trouvait et qui lui paraissait interminable à celle de l'armement du Redoutable. Pouvait-il en être autrement pour un sous-marin prototype d'une taille inhabituelle, sur lequel on innovait complètement avec la propulsion nucléaire, la navigation à inertie, les missiles stratégiques sans parler de l'existence de deux équipages?
d u monde entier, que notre pays s'engage alors avec résolution dans un programme capital pour l'affirmation de son indépendance. Le pouvoir politique suit du reste avec grande attention la naissance et les premiers pas de cette composante sous-marine des forces nucléaires, décidée cinq ans plus tôt et qui représente un pari audacieux à gagner. Au lancement, la coque est en grande partie vide. Dans la forme du Homet, spécialement aménagée, les travaux de montage se poursuivent activement en particulier ceux des tubes lance-missiles, du câblage électrique, des installations de propulsion et de sécurité-plongée. Construction et essais du sous-marin Le
Redoutable prend armement pour essais. Les
turbo-alternateurs et l'usine électrique sont parmi les premières installations
à être mises en route, en utilisant de la vapeur saturée semblable à celle
de la chaufferie nucléaire et fournie par une chaudière montée sur le quai
et provenant de l'ancienne Jeanne d'Arc. Les
essais et les mises au point des autres installations se poursuivent sans
relâche. Durant cette période où se mélangent achèvement du sous-marin et
essais, l'organisation de ces derniers devient un véritable casse-tête chinois
et il faut reprendre les programmes tous les jours. Excellente épreuve pour
les nerfs et très bonne école de patience Assurer la sécurité est aussi une
préoccupation majeure, voire une hantise. Les risques du chantier, surtout
face aux incendies, augmentent sérieusement : la coque se remplit, les circuits
électriques sont mis sous tension, les travaux atteignent un niveau intense
et plus on va vers l'achèvement, plus les conséquences d'un sinistre peuvent
être catastrophiques. Dans
la deuxième quinzaine de mai, Le Redoutable
est enfin tiré hors de sa forme; amarré à la jetée du Homet, il effectue ses
essais au point fixe. Une seule émotion : à la fin d'un essai, l'appareil
de distribution de vapeur fait des siennes, s'ouvre en grand en marche AR
et refuse de revenir à Stop. Le sang-froid de l'ingénieur de quart évite la
catastrophe. Après une plongée statique dans l'anse du Becquet, le 25 juin,
Le Redoutable fait sa première plongée en route
libre, le 2 juillet, au-dessus de la fosse d'Aurigny, seul endroit en Manche
compatible pour la sécurité en plongée avec la longueur du sous-marin. Toute
l'organisation Coelacanthe est à bord et le poste central navigation opérations
(PCNO) n'a jamais compté autant d'officiers et d'ingénieurs généraux. La présentation
aux essais de recette est prononcée à l'issue de cette sortie. De novembre 1969 à septembre 1970, Le Redoutable séjourne de nouveau dans la forme du Homet pour la période dite des "démontages après essais". En fait, outre les démontages classiques opérés lors d'un armement, on procède à l'installation du système d'arme missiles et on effectue quelques modifications rendues nécessaires à la suite de l'expérience des premières sorties à la mer. Ceci explique la durée particulièrement longue de cette phase qui, venant après l'euphorie des premiers mois de navigation, paraît bien austère. Après quelques sorties en surface et une nouvelle plongée statique, Le Redoutable quitte son port natal le 25 septembre 1970 et va opérer en Atlantique à partir de la base de l'île Longue, maintenant en état de l'accueillir. Pendant les mois qui suivent, son activité est consacrée essentiellement aux essais du système d'armes avec de nombreuses sorties pour valider les programmes, évaluer les performances des centrales inertielles de navigation, se rendre au Centre d'essais des Landes afin de préparer les lancements de missiles. La recette du système d'armes s'achève par les lancements réussis de deux missiles d'exercice les 29 mai et 26 juin 1971. Tout au long de cette période, l'équipage d'armement est constitué par un effectif équivalent aux deux futurs équipages. La gestion de cette masse de personnel est délicate car l'activité des essais n'a rien à voir avec la régularité des futures patrouilles et il faut faire participer aux sorties tout le personnel d'une manière aussi équilibrée que possible à chaque appareillage, je dois m'habituer à voir beaucoup de têtes changer. Finalement à l'issue des tirs de missiles la partition en deux équipages, bleu et rouge, est faite. Je prends le commandement de l'équipage bleu tandis que le CF Bisson prend celui du rouge. Chaque équipage va maintenant avoir une existence indépendante. Avec l'équipage bleu, Le Redoutable appareille le 7 juillet pour la " traversée de longue durée ". J'ai conscience que cette sortie de quarante-trois jours est en quelque sorte une pré-patrouille car, pour la première fois, Le Redoutable quitte seul les eaux du golfe de Gascogne pour aller reconnaître les zones où il opérera. Après une relève d'équipage, la première du genre, l'équipage rouge à son tour effectue en novembre une croisière d'endurance d'une trentaine de jours. L'admission au service actif est prononcée le 1er décembre 1971 et l'équipage bleu reprend en charge le sous-marin. Le cycle des patrouilles opérationnelles peut débuter mais il reste à préparer le départ pour la première avec l'opération importante et délicate de l'embarquement des seize missiles. Le chargement terminé, on perçoit un net changement dans les esprits : chacun, à son niveau, sait que tout ce pour quoi il s'est préparé et entraîné depuis des mois est maintenant devenu réalité. C'est enfin le grand jour. Une heure avant l'appareillage, le 28 janvier 1972, le général Maurin, chef d'état-major des Armées et l'amiral Storelli, chef d'état-major de la Marine, viennent à bord pour rappeler l'importance attachée par le Gouvernement à cette mission et nous souhaiter bonne chance. La première patrouille de SNLE commence. Elle sera suivie par beaucoup d'autres.
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