Nuits blanche sur la Somme


Peut-être à la recherche d'un authentique exotisme, la Somme a été choisie pour aller vivre loin des routes encombrées de l'aventure au quotidien, dans un océan, un espace où, à cette époque de l'année, s’observe le règne du jour perpétuel. On y voit le soleil de minuit caresser de ses rayons rouges-orangés le dos des orques naviguant patelins à contrebord. On y observe des escadrilles de pingouins, de macareux et de pétrels flirtant en vol plane avec la vague d’étrave. Vous l'avez sans doute deviné, la Somme a franchi le Cercle Polaire: ce furent cinq semaines extraordinaires.

Comme c'est l'usage pour un voyage lointain, il y eut une initiation: la frontière de l'univers arctique se franchit avec circonspection.

La première porte atteinte fut une première nuit blanche a la fin mai. Elle vint avec un soleil de minuit encore un peu tangent a l'horizon, mais bien là, soupant avec le nord dans un festin de feu dont on ne lui connaissait pas l'habitude. Quel marin n'a jamais ressenti ce malaise de l'heure qui précède l'aube, quand à la passerelle on guette l'apparition du disque d'or ? « Les fantômes des ténèbres, les terreurs nocturnes semblent en s'enfuyant vous effleurer de leurs froides ailes de chauves-souris ». Théophile Gautier se rendant à Saint-Petersbourg sut bien décrire cette excitation ressentie le jour où, arrivant de France, on voit se lever ce soleil qui ne vous abandonnera plus. Cette aube d'un jour long de cinq semaines attendit la Somme au large des côtes de Norvège dans une forêts de plates-formes pétrolières. Le soleil rasant et les puits illuminés entretinrent l'illusion d'une promenade au milieu des immeubles flottants d'une citée enflammée.

Le jour permanent de l'été polaire fut le rite initiatique le plus immédiat, le premier signe du Grand Nord attendu. Rien ne marque plus l’entrée dans un nouvel univers que l 'effacement des bornes encadrant naturellement notre existence. Bien entendu, à bord, le service de santé porta grand soin a maintenir l'équilibre psychique de chacun; "l'éclairage rouge préserve le nycthémère". Sur ce savant leitmotiv asséné par le médecin major, la nuit virtuelle revint tous les soirs visiter les coursives.

L'irruption du froid fut la deuxième épreuve d'acclimatation aux latitudes septentrionales. Venus un soir sans préavis, les nuages cachèrent le soleil et aussitôt la vie boréale devint humide, glaciale, frissonnante. Emmitouflés dans leurs vêtements "grands froids", relevés toutes les trente minutes, les veilleurs ne pouvaient se retenir de jeter quelques coups d'oeil d'envie vers la passerelle de navigation où il semblait faire si chaud. Les phénomènes météorologiques se déplacent à toute allure à ces hautes latitudes et la Somme connut, parfois en quelques heures, l'ardeur du soleil, la densité de la brume, la brutalité des pluies d'averses, la finesse insinuante d'une neige mêlée d'embruns givrés. Ces conditions climatiques furent, il y a encore quelques décennies, un obstacle majeur a la navigation arctique.

Même loin de la banquise, on craignait un iceberg, une saute d'humeur brutale du temps. A bord de la Somme, les marins travaillèrent souvent en chemisette, profitant de douches brûlantes, notamment après les séances de sport pratiquées à l'abri de la bise dans le hall manoeuvre. On prit le quart sans utiliser le manteau, ni les bottes fourrées, même quand la température de l'eau de mer descendit a un degré sous zéro. Comment ne pas songer avec admiration a nos grands anciens, marins de la France Libre et des marines alliées conduisant les convois de Reykjavik à Mourmansk, affrontant ce froid dans des conditions matérielles notoirement plus sommaires, sous la menace permanente d'un torpillage dramatique.

Mais ce froid saisissant fut aussi la source des plus inoubliables spectacles. Conséquence du froid polaire, la rencontre au large du Groenland entre la banquise et la Somme fut une récompense programmée et attendue par tous. On ne s'en approche pas sans une certaine appréhension surtout la première fois et par temps brumeux ce qui est fréquent dans cette région. Ce fut une expérience enrichissante car tout se passe comme décrit dans les "instructions nautiques". Les oiseaux, d'abord, devinrent plus nombreux comme ces multitudes de petite pingouins rasant la crête des vagues en rangs serrés et en habit de soirée. Puis la mer se calma, sans raison apparente, malgré le vent se maintenant a trente noeuds. Un écho "diffus" apparut ensuite sur l'écran des radars a une douzaine de kilomètres sur l'avant. Enfin, de la brume déchirée, jaillit une lumière irréelle et chacun put découvrir 3 quelques centaines de mètres devant nous le pack dense et craquant, frontière artificielle d'un continent de glace. Sous le soleil de minuit, la glace s’irisa dans des dominantes roses - orangées tranchant sur le bleu acier de la mer. L'inoubliable contraste des couleurs passe sans coup férir de la rétine à la pellicule, au prix d'une bousculade générale sur les passavants.

Malgré l'heure tardive, il fallut aller voir de près; les places furent chères dans le dinghy qui de ce contact avec le pack rapporta quelques glaçons légèrement salés et un verdict sans appel: infranchissable. L'oracle des boscos fut aussitôt soumis au contrôle des aeros. Le Lynx survola la bordure du pack; il reconnut la route future en eaux libres pour la Somme et tourna un film de ce moment unique ou un bâtiment brestois, destiné à naviguer bientôt dans des mers chaudes, fréquenta la banquise du côté du détroit de Danemark.

Les charmes du métier de marin tiennent encore à quelques mythes. Opulentes vahinés sous les cocotiers et uniformes blancs alignés sur un pont de Jeanne d'Arc forment des clichés inusables. I1 n’était sans doute pas inutile de rappeler combien les mers froides ont fasciné les marins, combien ils ont ressenti et combien ils pressentent face aux éléments ce sentiment de fragilité sans lequel il n'y a pas de grandeur humaine. Loin des bruits et de l'agitation de la métropole, chacun a bord vécut une expérience inoubliable et, rentrant à Brest, put dire comme Dostoïevski se retournant sur les nuits blanches de sa jeunesse: « mes nuits sont plus belles que vos jours ».

(D'après un texte du capitaine de frégate De Gaullier des Bordes, commandant le BCR Somme, 1992)


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