Un porte-avions pour quoi faire ?

(d'après Cols bleus n°2459 du 24 octobre 1998, par le CV Xavier Paitard, chef de l'equipe de programme porte-avions Charles de Gaulle)

Notifié en 1985, le programme militaire exprimait le besoin opérationnel. En se fondant sur 25 ans d'expérience d'emploi des porte-avions d'attaque Foch et Clemenceau, ce programme militaire était axé sur les capacités offensives de projection de puissance contre la terre. Les faits depuis lors ont confirmé cette tendance avec l'évolution vers des stratégies d'action "à partir de la mer" provoquée par l'effondrement du bloc soviétique. L'opération Prométhée en mer d'Arabie en 1987/1988, puis la guerre du Golfe en 1991 et les opérations aéro-navales en Adriatique depuis 1993 ont jalonné la progression de notre aviation embarquée vers des opérations aéronavales de plus en plus complexes, souvent intégrées dans des dispositifs interarmées et interalliés qui ont radicalement changé les conditions de préparation et de conduite des missions aériennes. L'expression du programme militaire du porte-avions nucléaire avait bien quinze années d'avance dans son ambition de combiner de façon optimale le fait aérien et le fait maritime.

Des avantages considérables de la propulsion nucléaire

C'est la propulsion nucléaire qui procure les avantages décisifs au regard du fait maritime : mobilité, autonomie, endurance, capacités d'emport en soutes accrues. En se déplaçant à 27 nœuds, sans contrainte de ravitaillement pendant plusieurs années,le porte-avions dispose d'une grande mobilité qui lui permet de parcourir sans logistique plus de mille kilomètres toutes les vingt-quatre heures pour se positionner, créer la surprise ou, le cas échéant, se mettre à couvert au large. En ravitaillant lui-même son escorte lors des transits à grande vitesse, le porte-avions n'est plus contraint d'attendre le ravitailleur d'escadre qui peut rallier la zone d'action à moindre allure ou effectuer des rotations de recomplètement. L'adoption de la propulsion nucléaire a permis d'augmenter la capacité des soutes à carburéacteur (5 000 m3) et à munitions (600 tonnes). Il faut également noter que l'absence de cheminée et de fumée ou de gaz d'échappement facilite les activités aéronautiques et diminue la signature infrarouge. Pour durer, le Charles de Gaulle dispose des ateliers et des rechanges nécessaires aux opérations de maintenance courantes, et toutes ses installations sont conçues pour des déploiements d'un an sans retour au port-base.

Une plate-forme aéronautique largement dimensionnée

Une autre prouesse technique a été de réaliser, sur une coque semblable à celle du Foch, un pont d'envol d'une surface de 12000 m2 (à comparer aux 8800 m2 du Foch) et des installations d'aviation conçues pour des avions plus lourds (de 20 à 25 tonnes), autorisant des charges utiles plus importantes, des rayons d'action accrus et des délais de remise en œuvre réduits. Les deux catapultes à vapeur C13-3 américaines de 75 mètres de long peuvent lancer les Hawkeye et les Rafale avec la totalité de leur charge utile en carburant et en munitions.
Grâce au système de tranquillisation de plate-forme, les manœuvres d'aviation pourront s'effectuer jusqu'à des mers de force 6 (6 m de creux). Les trois brins d'arrêt sont identiques à ceux qui équipent les porte-avions de la classe Nimitz. Ils permettront de récupérer les avions avec leur armement quand celui-ci n'aura pas été tiré. Les équipements de pont d'envol, optiques d'appontage normale ou secours, la signalisation, les déflecteurs de jet sont identiques à ceux des porte-avions américains et permettront de récupérer les avions américains KA-6 et FA-18 en cas de nécessité. La capacité de projection de puissance se mesure au nombre d'avions armés que le porte-avions peut catapulter quotidiennement. L'objectif est d'effectuer 100 sorties par jour pendant sept jours. Les soutes à munitions et à carburéacteur ont été dimensionnées en conséquence.
Pour assurer ce taux de sorties aériennes, la surface du pont d'envol et les installations de mise en œuvre sont déterminantes, mais le plus important réside dans les ateliers aéronautiques qui maintiennent la disponibilité du parc aérien. Plus de 500 techniciens d'aéronautique interviendront sur le pont ou dans ces ateliers qui entourent un hangar de 4 600 m 2 . Les deux ascenseurs latéraux sont capables chacun de hisser 36 tonnes. Les circuits d'armement des avions, qui comportent les soutes, les locaux de préparation et de stockage d'attente et les ascenseurs monte-munitions, sont optimisés pour réduire les délais de remise en œuvre des avions. Un strike massif de 20 avions armés pourra être renouvelé moins de trois heures après le retour du premier. La clé de voûte du dispositif aéronaval sera le Hawkeye dont le rayon de détection est d'environ 200 nautiques. Équipé de la liaison 16, le Hawkeye augmentera notablement la maîtrise et la circulation de l'information tactique au sein de la force navale. Il permettra en outre une gestion à grande échelle de l'espace et des missions aériennes. Les installations ASMP sont spécifiques et ont été intégrées dès la conception initiale du bâtiment.

Un système de combat sans équivalent

L'emploi du groupe aérien, notamment au-dessus de la terre, exige une perception fine de la situation, à l'échelle du théâtre d'opérations, et une préparation de plus en plus complexe qui ne peuvent être fournies que par un système très complet d'information. C'est le troisième atout maître du Charles de Gaulle dont le système de combat, totalement intégré, compte de nombreux systèmes qui représentent près de 10 millions de lignes de codes informatiques. Ces systèmes sont regroupés en trois ensembles. Le système d'information et de commandement, compatible avec les systèmes OTAN, comporte les aides au commandement et à l'emploi des moyens. Il a la capacité de fusionner les données de renseignement d'origine extérieure provenant des centres de commandement à terre ou de la Direction du renseignement militaire, en particulier les informations d'origine spatiale et résultant des missions de reconnaissance du groupe aérien embarqué.
Le système de direction de combat s'appuie sur le Senit 8 (système d'exploitation naval des informations tactiques) dont les capacités de traitement permettent l'acquisition et le suivi automatique de deux mille pistes, l'évaluation de la menace selon des critères programmables, la gestion des liaisons de données tactiques (liaisons 11 et 16), la mise en œuvre coordonnée des senseurs radar, des moyens de guerre électronique et des armes (missiles Saam et Sadral). Le système de communication gère l'ensemble des transmissions extérieures, en particulier les liaisons par satellite, ainsi que les réseaux de distribution interne de l'information. En utilisant une partie des 32 câbles en fibre optique installés, le système de grande diffusion (SGD) relie tous les systèmes ainsi qu'un millier de micro-ordinateurs entre eux et ménage la possibilité de multiplier les capacités d'échange de données dans l'avenir. Ce système de combat intégré est le plus complexe jamais réalisé, y compris chez nos alliés. Il favorisera l'appréciation des situations par le commandement, l'utilisation optimale des moyens et la rapidité des réactions.

La sécurité nucléaire, une école de rigueur

Du point de vue de la sécurité nucléaire, le Charles de Gaulle est aussi un précurseur et un modèle d'intégration. C'est en effet le premier bâtiment français de combat de surface sur lequel doivent cohabiter deux chaufferies nucléaires, un système d'arme nucléaire, des avions de combat et des munitions en grande quantité, ainsi que le personnel chargé de la mise en œuvre de ces installations. Ces différents systèmes, étroitement imbriqués physiquement les uns aux autres, doivent prouver que leur conception, leur réalisation, les dispositions d'exploitation prises respectent et respecteront pendant toute la durée de vie du bâtiment les exigences de sûreté nucléaire définies par la commission mixte de sûreté nucléaire (CMS), réunissant la Défense et le CEA. La méthode d'analyse des dossiers fournis par les concepteurs, établie très tôt, s'applique aux démonstrations de sûreté, non seulement des systèmes pris isolément, mais aussi à leurs interactions potentielles, y compris dans des situations opérationnelles soutenues. Les évolutions de la réglementation, en particulier pour les aspects liés à la protection radiologique du personnel, ont par ailleurs été prises en compte au cours du programme, et ont été sources de modifications parfois importantes.
Pour l'ASMP, la qualification provisoire sera instruite au tout début de 1999, la confirmation de qualification intervenant juste avant l'admission au service actif du bâtiment. Un processus identique couvre les installations d'accueil et de soutien dans les ports destinés à accueillir le Charles de Gaulle. L'ensemble des consignes d'exploitation, incluant la conduite et la maintenance, issues des dossiers relatifs à la sûreté nucléaire sont reprises dans des documents adaptés au niveau de responsabilité du personnel. Le règlement général de sécurité est la pièce maîtresse de cet édifice.


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