Le 9 avril 1794
(20 germinal an II) l'amiral Van Stabel sortait de la Chesapeake avec un convoi
de 126 voiles dont il assurait l'escorte avec 6 vaisseaux, 4 frégates
et 2 corvettes pour l'amener en sureté à Brest. L'arrivée
de ce convoi chargé de blé était vitale pour le ravitaillement
des "Armées de l'Ouest" et éviter en Bretagne, Maine
et Vendée une famine, ou tout le moins des privations qui n'auraient
fait qu'attiser l'insurection de ces provinces contre le pouvoir central.
A peu près simultanément, le 10 avril (21 germinal), une division
de 6 vaisseaux entourée de quelques frégates est sortie de Brest
sous les ordres de l'amiral Nielly pour se porter à sa rencontre.
En route, Van Stabel fait une quinzaine de prises. Il devrait arriver au large
d'Ouessant à la fin de mai. Mais le 2 mai l'amiral anglais Howe est sorti
de Portsmouth et se dispose à l'intercepter. A Brest, Jeanbon Saint-André,
envoyé à cet effet par le Comité de Salut public, s'emploie
avec ardeur à une reprise en mains de la ville, à remettre l'arsenal
au travail et à rétablir la discipline dans la flotte ; ville,
arsenal et flotte plogés dans le désordre par les démons
surgis sous les pas de la Révolution (insurrections de campagnes, grèves,
mutineries...). C'est ainsi que Villaret-Joyeuse se trouve placé à
la tête de l'Armée navale - 25 vaisseaux et une vingtaine de frégates
- qui appareille le 16 mai 1794 (27 floréal) pour couvrir le passage
de Van Stabel dans nos approches.
La première rencontre entre les flottes de Villaret-Joyeuse et Howe a
lieu le 28 mai (9 prairial) à 400 nautiques à l'Ouest de Brest.
Villaret essaye d'entraîner Howe le plus loin possible vers le nord pour
l'écarter de la route de Van Stabel. Dans l'affaire, son bâtiment
d'arrière-garde le Révolutionnaire se laisse accrocher,
amène son pavillon, mais négligé par les Anglais, rejoint
Rochefort.
Un second engagement se produit le lendemain (10 prairial). Villaret perd deux
vaisseaux, l'Indomptable
et le Montagnard, qui durement éprouvés doivent rentrer
à Brest, hors combat.
Puis la brume tombe et s'établit sur la zone d'action empêchant
pendant deux jours la reprise des combats. Nielly parvient à rallier
Villaret-Joyeuse lui assurant ainsi une légère supériorité
numérique sur son adversaire.
Le 13 prairial (1er juin), la brume se lève. Les deux flotte sont à
la vue. L'engagement décisif va avoir lieu. Howe attaque à 9 heures
du matin. La bataille devient rapidement une mélée confuse au
milieu de laquelle, dans la fumée des canons, se livrent des duels acharnés
comme celui des deux vaisseaux amiraux, la Montagne te la Queen Charlotte,
ou celui du Vengeur contre le Ramilliés et le Brunswick.
Vers 14 heures, Villaret a pu regrouper treize vaisseaux. La protection rapprochée
de Van Stabel s'impose à lui. Il décroche laissant derrière
lui sept vaisseaux dont six seront pris par les Anglais, le septième
étant le Vengeur en train de sombrer.
Surprise ! Howe ne prend pas chasse. Indécis, cloué sur sa chaise
par des rhumatismes, sa flotte éprouvée par 30 jours de mer et
sur le point, croyait-il, de manquer d'eau, il renonce à poursuivre et
se replie sur Porstmouth laissant la mer libre à Van Stabel qui pourra
se présenter le 14 juin à l'entrée du goulet avec les 126
navires de son convoi et toutes ses prises sans avoir été inquiété.
Entre temps, Villaret avait écarté les 9 vaisseaux et les 2 frégates
de l'anglais Montagu et était venu mouiller à Bertheaume le 12
juin.
On n'a souvent retenu des combats de Prairial que les pertes en hommes et en
vaisseaux qu'avaient subies notre armée navale : 2700 tués ou
blessés graves, 4000 prisonniers, sept vaisseaux perdus.
Les anglais n'avaient perdu aucun vaisseau et n'avaient eu que 1000 morts ou
blessés. On n'a oublié qu'un tel résultat tenait surtout
à l'inexpérience de nos équipages recrutés à
la hate, pas entraînés, n'ayant jamais, pour beaucoup, vu le feu
dans un combat naval. Que dire aussi de la défaillance, voire de l'indiscipline
de certains commandants ? Cinq seront destitués et deux traduits devant
la Tribunal révolutionnaire.
On oublie alors que les combats de Prairial sont une grande victoire stratégique
: Van Stabel est passé, le spectre de la famine est écarté
et la France a obtenue une liberté d'action dans ses approches maritimes
qu'elle va pouvoir maintenir pendant quelques mois encore. Les Anglais ne s'y
sont pas trompés : bien qu'ils appellent cet engagement "The Glorious
First of June", Howe, objet à son retour de moqueries cinglantes,
sera relevé de son commandement.
Bataille navale violente où les actes de courage ne manquèrent
pas, début de la résurrection d'une marine désorganisée
par trois ans de désordres, victoire stratégique, il était
normal de donner ce nom de Prairial à un bâtiment de guerre de
la République.
(d'après la revue Marine n°153 octobre 1991)