Une victoire méconnue : Latouche-Tréville contre Nelson

Par l'amiral Maurice Dupont de l'Académie de Marine

Le 9 février 1801, la Paix de Lunéville marque la nouvelle série de victoires de Bonaparte sur l'Autriche, pendant la seconde et prestigieuse campagne d'Italie.
Cependant, l'Angleterre, dernier ennemi encore debout, repousse les propositions de paix. A Saint-Pétersbourg, le tsar Paul 1er, admirateur du premier consul, est assassiné. A Copenhague, sans déclaration de guerre, Nelson anéantit la flotte danoise. La Ligue des Neutres: Russie, Danemark, Suède, Prusse, hostile à Londres, disparaît.

A Paris, le premier consul fait savoir que : « l'espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n'est pas infranchissable ». II donne au contre-amiral Latouche-Tréville le commandement de la nouvelle Flottille de Boulogne. L'amirauté anglaise feint l'indifférence, face à une opinion nerveuse.

Les flottilles françaises s'inspirent d'un miracle survenu en Baltique en 1790. Pendant deux années, aucune des flottes de haute-mer, suédoise et russe, de force équivalente, n'avait pris l'avantage. Puis, le 9 juillet 1790, à Svensksund, à l'abri du vaste archipel finlandais, la flottille d'archipel du Suédois Gustave III - une poussière de 196 petits bateaux portant 1 200 canons - anéantit la flottille d'archipel russe (141 bateaux et 1 500 canons) de Catherine II. La modeste Suède abat le colosse russe. La paix est signée le 14 août 1790 à Varela.

En France, le comité de salut public crée une 1ère flottil le d'invasion de l'Angleterre le 10 octobre 1794, puis le Directoire, une seconde flottille le 25 décembre 1797, avec Bonaparte comme commandant de l'armée d'Angleterre. Celui-ci estime sa mission « trop hasardeuse, sans être maître de la mer », et file en Egypte.

Le risque est le même le 23 février 1801, quand les consuls créent la 3e flottille, celle de Boulogne (350 bateaux). L'ingénieur Forfait est depuis 1794, quatre ans après Svensksund, l'ingénieur de la flottille, dont il est un ardent partisan. II avait cependant adressé dès décembre 1792 à Monge, ministre de la Marine, un rapport très défavorable à ces mauvais bateaux, dont il est devenu curieusement fanatique.


L'amiral Nelson
(tableau de Lemuel Francis Abbott 1760-1802).
En 1796, avec le vice-amiral Truguet, ministre de la Marine, il accueille le jeune belge Muskeyn, officier de marine suédois, puis français. Dans son passé assez imprécis, celui-ci aurait assisté à la victoire de Svensksund. Il apporte des plans de « bateaux d'archipel », du grand ingénieur suédois Chapman. Forfait construit à Dunkerque et au Havre des « bateaux Muskeyn ». Celui-ci, promu très vite capitaine de vaisseau, commande la 2e flottille. Il subit un sanglant échec le 6 mai 1798, en tentant de reprendre les îlots Saint-Marcouf aux Anglais, avec de gros moyens et dans d'excellentes conditions (calme, courant faible). Il est remercié en 1800 à 37 ans.

L'année suivante, à Boulogne, Latouche-Tréville entraîne les 270 bateaux disponibles de la 3ème flottille, passant de l'estuaire étroit de la Liane (le « port ») à la ligne d'embossage. Celle-ci, parallèle a la côte à 1 000 m du port, est mouillée au-delà de la laisse de basse-mer, par petits fonds interdisant le mouillage des grands navires. Un fort courant alternatif balaye la ligne.

Le ci-devant comte Levassor de Latouche (56 ans), acquis aux idées nouvelles, s'est illustré sur les frégates L'Hermione et L'Aigle, pendant la guerre d'Amérique. A Boulogne, sous le nez des Anglais, loin des grands navires français bloqués dans les ports, Latouche-Tréville entraîne avec enthousiasme ses équipages (marins et soldats des meilleures demi-brigades) sur les bateaux à fond plat de Forfait, surchargés de gros canons - et de passagers - et naviguant aussi mal à la voile qu'à l'aviron, sur les eaux souvent coléreuses de la Manche.

Sur la côte ennemie, Addington, premier ministre, lève des milices et lord Saint-Vincent, Premier lord de l'Amirauté, charge Nelson de défendre les rivages, face au littoral du Havre à Dunkerque, avec une centaine de navires de toute taille.

A Boulogne, Latouche-Tréville place 25 bateaux sur la ligne d'embossage, chaloupes-canonnières et bateaux-canonniers alternés. Aux deux bouts de la ligne, d'autres bateaux-canonniers et des bateaux-obusiers sont placés en travers, pour interdire « l'effet d'Aboukir » : le passage des deux côtés de la ligne, l'amiral suit la manoeuvre du haut de la tour d'ordres du port.


Carte du combat d'août 1801 (dessin © François Lombard).

L'attaque anglaise de Boulogne le 4 août 1801

Le 4 août, de 5h du matin à 9h du soir, Nelson inonde la rade de bombes lancées de 2000 à 3000 mètres par 5 galiotes en marche, puis mouillées. Il ne coule qu'une chaloupe et deux bateaux canonniers, relevés le soir ou le lendemain et vite remis en service. Les équipages sont heureusement indemnes.
Les résultats français sont aussi nuls : après quelques tirs qui ne blessent que 3 anglais, Latouche-Tréville fait cesser le feu : la poudre, mauvaise, ne porte pas. La flottille n'a d'ailleurs rien pour riposter aux galiotes (la portée utile des canons est de 600 mètres). Sans ordre, Latouche-Tréville fait transformer 7 caboteurs en galiotes avec de gros mortiers de l'armée

Quant aux bateaux-obusiers, au 3ème obus tiré, ils crachent l'étoupe de la coque et remplissent ! Et les bateaux-canonniers (70 % de la flottille) sont incapables de gouverner droit dans un courant de 2 noeuds. Avec tout dessus par vent frais (voiles et 20 avirons) et mer agitée, ils marchent en crabes et ne peuvent se défendre avec leurs canons fixes dans l'axe. Latouche-Trévil-le propose des canons sur pivot, récente invention suédoise, difficile à adapter à des chaloupes.
Nelson, tout aussi furieux, affabule. Son artillerie, affirme-t-il, à « désemparé entièrement dix navires français »...


Combat du 16 aout 1801

La flotte de Nelson réapparaît. Latouche-Tréville a reçu de la poudre utilisable, mais les galiotes sont inachevées. Le capitaine de vaisseau Pevrieu (55 ans) commande la ligne d'embossage sur la chaloupe-canonnière L'Etna. Les équipages (31 marins et 44 soldats sur les chaloupes-canonnières ; 11 marins et 18 soldats sur les bateaux-canonniers) comprennent des hommes bien amarinés des 46e, 57e, 108e demi-brigade.

La nuit est très sombre. Latouche fait veiller au large par des péniches Vers minuit et demi, une fusillade éclate vers le nord. Une péniche a le temps de signaler l'ennemi par fusée. Nelson a prévu une attaque nocturne confiée a 4 divisions (12 chaloupes de 18 hommes chacune). Chaque division est soutenue par l'une des frégates Iphigenie, Medusa, Ganet, Isis, des capitaines de vaisseau Somerville, Parker, Cotgrave, Jones. Une division de bateaux-obusiers assure un appui rapproché.

Vers 1 h du matin, 6 chaloupes de la division Parker abordent L'Etna, mouillée au centre de la ligne. D'autres bateaux de cette division attaquent la chaloupe-canonnière Volcan, de l'enseigne de vaisseau Guérout, chargé de barrer le passage entre la ligne et la terre.

La tactique ennemie consiste à couper les filets d'abordage et les câbles de mouillage, pour entraîner les bateaux au large, hors du soutien de la flottille. Latouche-Tréville a fait renforcer les mouillages et a envoyé la 108e demi-brigade occuper la redoute du Moulin Hubert, face au Volcan.

La division Parker est refoulée après un combat au corps a corps. Parker est tué ; Pevrieu, deux fois blessé à coups de pique et de poignard, abat ses agresseurs.

Les divisions Somerville et Cotgrave, retardées par le courant, attaquent au centre peu avant l'aube. L'Etna et la Surprise les refoulent, en prenant une chaloupe. La division Jones et les bateaux-obusiers n'attaquent pas.


Bilan du combat

Pertes anglaises: 6 chaloupes coulées, 1 capturée. 44 tués dont Parker, 126 blessés, 3 prisonniers. Parker est aide de camp de Nelson.
Pertes françaises: 1 péniche de garde capturée. 8 tués. 12 disparus (de la péniche), 34 blessés.

Trois divisions anglaises sur cinq ont attaqué et en ordre dispersé. Elles semblent surprises par le courant ainsi que par des chaînes de mouillage.
Lord Saint-Vincent écrit gravement que leur présence « ne pouvait avoir été prévue », et Nelson menace la flotte française d'être coulée, « quand elle aura l'audace de renoncer aux chaînes qui fixent ses navires au rivage ».
Latouche-Tréville s'en garde bien, avec des bateaux marchant en crabes. En outre, il doit sourire, car il n'y a pas de chaînes tenant les bateaux de la ligne d'embossage sur le fond, mais il est excellent de le faire croire.

L'échec de Nelson ne rassure pas la population londonienne. C'est la même qui, le 1er octobre suivant, en signe de liesse, traîne dans les rues de la capitale la voiture du général Lauriston, envoyé par le premier consul pour signer enfin les préliminaires de paix.
Le premier consul n'est pas plus « maître de la mer » qu'en 1798 et n'a même pas rassemblé une véritable armée d'Angleterre. Il a parfaitement réussi sa manœuvre de désinformation.
A Dunkerque, l'amiral Nielly, préfet maritime, est vivement prié de se taire et de faire comme s'il n'avait pas compris.
Cette stratégie de désinformation a déjà servi a Bonaparte au départ d'Egypte, ainsi qu'aux raids de Bruix (1799) et de Ganteaume (1801). Puis, ce seront l'énorme 4e Flottille de 1803 et le Grand Dessein. Mais ceci est une autre affaire...

References: A.N. Marine BB3 131,150. BB4 99, 112, 113, 119, 121, 152, 153.


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