Par le capitaine de vaisseau Bertrand Lepeu, commandant la frégate La Motte-Picquet (Cols Bleus - 5 septembre 1998)
Le
17 janvier 1941, le capitaine de vaisseau Berenger, commandant le croiseur
La Motte-Picquet, conduisait "son groupe au combat avec une
bravoure, une audace et une habileté manoeuvrière dignes des plus
belles traditions de la Marine...", comme le rappelle cet extrait de
la citation à l'ordre de l'armée de Mer en date du 18 avril 1941.
On aurait d'ailleurs pu ajouter "et de Guillaume Toussaint Picquet de la
Motte" qui, pendant toute la deuxième moitié du XVIIIème
siècle, s'était illustré sur toutes les mers du globe par
de telles qualités.
Avec la destruction de la moitié de la flotte siamoise, l'éclatante victoire de Koh Chang donnait un coup d'arrêt fatal aux tentatives expansionnistes du royaume de Siam vers le Cambodge et le Laos. Elle venait aussi conforter la position délicate du gouverneur général en Indochine, l'amiral Decoux, en pleines négociations avec l'Empire du Soleil Levant pour le respect de la souveraineté française. A la suite de ce haut fait, le 26 mars 1941 le Kong-Koc du Tchékam (territoire de Kouang-Tchéou-Wam, Annam) offrit au capitaine de vaisseau Berenger une magnifique boule de Canton. Mme Berenger a souhaité en faire don à la frégate La Motte-Picquet. Ainsi, au double titre de symbole de la culture asiatique et de témoin de l'exploit d'un grand marin, cette oeuvre d'art exceptionnelle, exposée depuis juillet 1989 dans le carré du commandant, fascine tout ceux qui peuvent la contempler.
L'ivoire tient une place de choix dans l'art chinois. Il est travaillé, gravé ou sculpté depuis que les outils servant à le tailler ont pu bénéficier des progrès de la fonte du bronze (XIVème siècle avant J.-C.). Le Livre des chants, la collection la plus ancienne des poésie chinoises y fait allusion. Plus tard, au IIème siècle avant J.-C. le Rituel des Tchou cite l'ivoire parmi les huit matériaux les plus importants. A partir du Xème siècle, les commerces maritimes arabe et chinois permettent l'importation des défenses de l'éléphant africain, à la texture plus serrée et au grain plus fin que l'ivoire de l'éléphant asiatique. Toutefois, l'ivoire de Thaïlande continue de donner lieu à un traffic important jusqu'au XXème siècle.
L'ivoire, matériau
dur mais facile à travailler, permet au sculpteur toutes les virtuosités.
Sous la dynastie des Ming (1369-1644) puis des Qing (1644-1911) la variété
de la production explose. Mais tous ces objets obéissent à trois
critères de perfection : le ya (le raffinement), le si (l'extrème
délicatesse) et le fan (la complexité élaborée).
A partir du milieu du XIX siècle, les ivoiriers chinois atteignent une
maîtrise technique exceptionnelle. L'ivoire est fouillé, ciselé,
évidé. Si des objets produits dans les ateliers du nord de la
Chine (Pékin...) sont sobres, simples et solides, ceux produits dans
les ateliers du sud sont plus élaborés et profondément
sculptés. C'est le cas notamment des Boules de Canton, sphères
creuses contenant une série (9 à 15, voire plus) d'autres sphères
plus petites, mais toutes mobiles et sculptées avec le même soin,
la même finesse, dans un monobloc d'ivoire. Elles seront qualifiées
d'oeuvres de magiciens.