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Un porte-avions pour quoi faire ? Philippe SAUTTER
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La puissance des armes requiert non seulement que l’État
soit plutôt fort sur la terre Le porte-avions est devenu l’outil clé de la puissance navale. Polyvalent et endurant, il représente aujourd’hui une pièce maîtresse de la stratégie militaire et diplomatique. C’est sa capacité de projection de puissance qui est remarquable. Considérablement développée au cours des années 90, elle lui permet d’agir à terre de façon déterminante et en toute liberté ; mais, difficile à acquérir, le maintien de ce savoir-faire, que la Marine nationale est la seule à détenir en dehors de l’US Navy, est complexe et fragile. Il repose sur la cohérence de la Marine qui le met en oeuvre. PUISSANCE NAVALE Le porte-avions est devenu le capital ship des marines de guerre. Si son rôle a évolué au cours de l’histoire récente, il symbolise à lui seul la puissance navale, dont il couvre la totalité du spectre. Au début du siècle dernier, la guerre sur mer a été marquée par l’avènement de l’arme sous-marine, tandis que la bataille terrestre était révolutionnée par l’arme aérienne. Le second conflit mondial a montré les limites de la puissance de l’arme sous-marine et la redoutable efficacité de l’usage de l’arme aérienne par les marines. D’abord utilisé pour l’escorte et l’attaque des forces navales, le porte-avions a révélé ses multiples capacités au cours de la seconde moitié du XXe siècle. L’utilisation de la liberté d’action procurée par les espaces maritimes, qui permet l’invulnérabilité et l’ubiquité, couplée à la foudroyance de l’arme aérienne font du porte-avions un outil stratégique. Capable de durer à la mer, c’est une véritable base aérienne mobile, offrant tous les services nécessaires à la mise en oeuvre de l’arme aérienne, de la maintenance sophistiquée à la préparation de mission des pilotes, en passant par le stockage des munitions.
Le seul prépositionnement d’un porte-avions au large d’un pays est un signe politique fort, qui pèse lourd dans une négociation (2). Ainsi, le déploiement du porte-avions Clemenceau au moment de l’indépendance de Djibouti, en 1977 a-t-il permis de garantir l’intégrité du nouvel État, menacé à sa naissance par les puissances régionales voisines (3). D’outil de dissuasion, le porte-avions devient instrument de prévention et protection. Le déploiement pendant onze mois d’une force aéronavale centrée sur le porte-avions Clemenceau pendant la guerre Iran-Irak en 1987 (opération Prométhée), a permis de maintenir la libre circulation des navires français dans le golfe Arabo-Persique. Endurant, le porte-avions dispose de capacités de renseignement, étendues par l’ampleur de ses moyens aériens, et de ses systèmes de transmission. Avec son escorte et ses capacités de commandement, nationales ou interalliées, le groupe aéronaval est l’instrument autonome et le plus abouti de maîtrise des espaces aéromaritimes. L’exercice de cette capacité devant le territoire national, ou à l’étranger en vertu d’un accord de défense, souligne son aptitude à la fonction stratégique de protection. C’est surtout dans le domaine de la projection de puissance, que son potentiel militaire a été développé au cours des dernières décennies. PROJECTION DE PUISSANCE
La projection de puissance est l’aptitude à contribuer directement et de façon significative aux opérations militaires menées à terre en utilisant la puissance de feu d’une force aéronavale, sans vouloir y installer des forces. Du raid sur Tokyo du général Dolittle en 1943, aux frappes en Afghanistan depuis la mer d’Arabie, au début des années 2000, la technique a considérablement évolué pour repousser toujours plus loin le rayon d’action et la précision de la frappe navale. L’utilisation de l’espace maritime permet de se positionner au plus proche des objectifs terrestres tandis que la mobilité permet de s’affranchir de conditions météorologiques défavorables. L’emploi du porte-avions au large d’un territoire de crise permet de multiplier instantanément la puissance militaire tout en optimisant les moyens déployés, comme l’ont montré les crises des années 80 et 90 dans lesquelles les porte-avions ont été employés. Au Liban, le raid sur la plaine de la Bekaa après l’attentat meurtrier du Drakkar en 1984, illustre l’emploi réactif de l’arme aérienne depuis le porte-avions. Lors du raid américain sur la Libye en 1986, tandis que des F111 basés à terre bombardent le PC du colonel Kadhafi dans Tripoli, deux porte-avions présents en Méditerranée lancent un raid de 14 A6 sur Benghazi, tandis que l’aviation embarquée fournit la couverture guet aérien, chasse et guerre électronique. Lors des conflits en Bosnie et au Kosovo, la présence des porte-avions en Adriatique, au plus proche des combats a permis de mener de nombreux raids aériens. De mars à juin 1999, le porte-avions Foch participe ainsi à l’opération Trident-Allied force au large du Kosovo. C’est plus de 400 missions d’appui aérien et de bombardement qui ont été menées par seulement 22 aéronefs (4). Malgré la présence de batteries de missiles anti-navires, éloignant le porte-avions du trait de côte, les avions du groupe aérien embarqué étaient les seuls moyens de l’Otan positionnés à moins de 20 minutes de leurs objectifs. Cette proximité du théâtre, couplée à la mobilité du bâtiment a permis un taux d’annulation de mission inférieur de plus de moitié à celui des autres aéronefs français (21 % contre 50 %).
Avec le porte-avions Charles-de-Gaulle et son groupe aérien de nouvelle génération, les opérations menées au-dessus du territoire afghan ont démontré le saut capacitaire effectué, en portant 18 jours après son départ de Toulon, l’impact de ses armes à plus de 700 milles nautiques (5) de la plate-forme. Les capacités de l’avion de guet aérien, en terme de détection, de communication et de commandement, couplées à l’allonge apportée par le Rafale et ses capacités de ravitaillement, ont permis de repousser cette limite. L’endurance et la mobilité apportée par la propulsion nucléaire, ont permis d’accroître la vitesse de déploiement (6) et de soutenir deux fois 60 jours d’opérations en parfaite autonomie, avec le soutien d’un seul pétrolier ravitailleur. À l’issue de l’arrêt technique majeur du porte-avions Charles-de-Gaulle, les Rafale au standard F2 et F3 continueront d’accroître cette capacité de frappe dans la profondeur, avec l’armement air-sol modulaire, le missile de croisière Scalp EG, et les bombes guidées GPS. La liaison 16 et la capacité « reconnaissance » du standard III amélioreront l’interopérabilité, la précision et l’appréciation de situation, tandis que les moyens de communication et de commandement du bâtiment seront modernisés. Les capacités apportées au groupe aéronaval par les bâtiments d’escorte vont également multiplier le potentiel offensif des forces maritimes. L’arrivée des frégates de défense aériennes de la classe Horizon, Forbin et Chevalier Paul en 2009, va permettre, grâce aux performances de leurs senseurs et de leurs armes, de faire un bond en terme de commandement des opérations aériennes depuis la mer et de défense d’un théâtre terrestre ou maritime contre toute agression en provenance du ciel. Les frégates européennes multimissions (Fremm) et les sous-marins nucléaires (SNA) d’attaque réuniront les conditions de la maîtrise de l’espace maritime, préliminaire indispensable en cas de menace, tout en renforçant l’aptitude à frapper dans la profondeur (7), de façon combinée ou pas à celle de l’aviation embarquée. L’action des missiles de croisières permet d’amoindrir fortement des objectifs militaires avant la maîtrise de la troisième dimension (8). Son utilisation isolée fournit un excellent ratio coût-efficacité, en s’inscrivant dans la durée (9). PUISSANCE DE FRAPPE
Cette capacité de projection de puissance, qui se développe de façon formidable, repose sur un équilibre subtil. Elle est fondée sur la cohérence de la Marine et la complémentarité des moyens interarmées constituant le système de force « engagement-combat ». À l’heure des choix capacitaires, la rupture de cet équilibre menacerait les progrès accomplis pour développer un potentiel offensif unique, que les marines qui n’en disposent pas peinent à acquérir. L’utilisation du potentiel offensif du groupe aéronaval repose sur la liberté d’action nécessaire à celui qui souhaite l’utiliser. Cette liberté d’action repose sur les différentes forces de la Marine et des moyens interarmées. Une force de guerre des mines (chasseurs de mines et plongeurs-démineurs) est nécessaire pour rendre possible la sortie du port. L’escorte du porte-avions doit comporter un nombre suffisant de frégates, en particulier, dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, pour permettre de prendre la mer et de durer. Lors du conflit des Malouines, après le torpillage du croiseur Belgrano par le sous-marin nucléaire d’attaque britannique Conqueror, la Marine argentine n’a pas pu utiliser son porte-avions et sa flotte, incapable qu’elle était d’assurer la maîtrise sous le dioptre. Pour se protéger contre les missiles antinavires, déployés à terre (10) ou depuis des plates-formes navales (11), les moyens d’autodéfense doivent être suffisamment performants, durcis par l’escorte qui augmente le préavis défensif. Pour le ciblage, il faut des moyens de renseignements indépendants (12) et pour transmettre ces renseignements, des systèmes de transmissions autonomes. Ces mêmes moyens de transmission doivent permettre l’interopérabilité nécessaire à l’intégration dans une coalition. Les forces spéciales sont quant à elles indispensables pour frapper le bon objectif ou pour récupérer un pilote en territoire hostile. L’ensemble de ces capacités s’enchaîne pour permettre au décideur politique d’employer le potentiel offensif du groupe aéronaval avec souplesse et maîtrise de bout en bout. Cette chaîne se décroche périodiquement avec le déficit d’un porte-avions.
Cette capacité, la France est le seul pays en dehors des États-Unis à la maîtriser. Dans les relations avec nos homologues chinois, l’intérêt porté à ce savoir-faire de la mise en oeuvre du groupe aéronaval cristallise les questions. C’est un atout à faire valoir, mais aussi à ne pas perdre. Les Britanniques qui ont perdu cette capacité, peinent aujourd’hui à la retrouver. Le choix du Joint Strike Fighter (JSF) américain devant être mis en oeuvre depuis le Carrier vessel future (CVF) ne leur permettra pas de trouver la puissance de frappe dans la profondeur du projet dérivé PA2 français. La dissolution de l’aéronautique navale britannique au sein de la Royal Air Force a entraîné une perte de culture et de savoir-faire. Les porte-avions britanniques naviguent aujourd’hui sans aéronefs et les bâtiments français intégrés dans l’escorte de ces bâtiments constatent une perte rapide de capacité, non seulement en projection de puissance, mais aussi dans le reste de l’éventail des missions aéromaritimes. Un retour en arrière paraît aujourd’hui difficile à opérer.
Le Charles-de-Gaulle est un outil exceptionnel mis au service des autorités politiques et militaires. Il couvre tout l’éventail des fonctions stratégiques actuelles. La nouvelle définition de ces fonctions dans le Livre blanc à paraître laisse entrevoir un rôle de premier plan pour le Charles-de-Gaulle : outil d’intervention, outil de connaissance et d’anticipation. Gageons que dans les choix capacitaires à venir, le maintien de ce savoir-faire complexe, sera préservé. Philippe Sautter pour Net-Marine © 2008. Copie et usage : cf. droits d'utilisation. Article original paru dans un numéro spécial de la Revue Défense Nationale. Le vice-amiral d’escadre Philippe Sautter, a commandé, d'octobre 2005 à septembre 2008, la Force d’action navale (FAN), qui regroupe l’ensemble des bâtiments de surface de la Marine nationale (116 bâtiments) et 12 500 hommes et femmes répartis sur tous les océans, et également la force aéronavale nucléaire (FANU). A lire également un article de 1998 par le CV Xavier Paitard, chef de l'equipe de programme porte-avions Charles de Gaulle. (1) Discours du président de la république
à l’IHEDN, Défense Nationale, juillet 2001. [Sommaire
porte-avions Charles de Gaulle].
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